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Post-Coronavirus: 5 Questions à l’économiste Nour-Eddine Saoudi

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= Propos recueillis par Safaa Bennour =

Casablanca – Dans une interview accordée à la MAP, l’enseignant-économiste spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) et co-auteur de l’ouvrage « Renouveau pour le Maroc » -Janvier 2020-, livre sa vision sur la relance de l’économie marocaine après la crise de pandémie de Covid-19.

Question 1- Le Maroc s’apprête à mettre en place un plan de décollage économique pour relancer son économie impactée par la crise sanitaire de Covid-19. Concrètement, quels sont les différents scenarii d’actions à envisager ?

Comme c’est le cas pour la plupart des pays, le Covid-19 a affecté considérablement l’économie nationale. C’est la conséquence logique du choix raisonnable fait par le Maroc de préserver les vies humaines, même au prix de l’arrêt de nombreuses activités économiques, et de toutes les manifestations et activités sportives, culturelles, ou autres. Certes, des secteurs et des catégories sociales ont été plus durement impactés que d’autres.

Il est très important de souligner, la capacité dont a fait preuve le Maroc dans son ensemble (Etat, société, citoyens,…), à relever le terrible défi de ce tsunami sanitaire ravageur avec notamment l’attitude hautement responsable des autorités et le formidable élan de solidarité nationale.

Cette crise sanitaire a également mis sous les projecteurs des compétences marocaines de très haut niveau à l’étranger que le Maroc doit faire en sorte que le pays puisse bénéficier de leurs précieuses expertises.

Il y a la mise en œuvre du télétravail dans bon nombre d’entreprises, la télémédecine, l’éducation à distance, le e-commerce et le coup de pousse à la digitalisation des services de l’administration (dématérialisation de la procédure de gestion des demandes de franchise douanière via le Guichet unique « Portnet », et la série de services digitaux réduisant les risques de transmission du Coronavirus via le papier…) et de la justice … Autant d’avancées à pérenniser.

Par ailleurs, la crise sanitaire a révélé le poids inquiétant de la population en situation de précarité. Elle a entraîné une forte baisse du niveau de vie des couches sociales moyennes et pauvres, sous l’effet conjugué de la pandémie et de la médiocre saison agricole, sachant que la croissance économique du Maroc dépend fortement de la demande intérieure.

De même, la reprise économique de notre principal partenaire, l’Union européenne, dont dépendent nos principales activités d’échanges (exportations, importations, investissements, touristes, transferts de MRE…), n’est pas pour demain. Étant donné que près de 32% de notre PIB provient de nos échanges extérieurs.

Ainsi, la relance économique, devrait à mon avis être axée sur une politique volontariste d’accroissement de la consommation et de l’investissement domestiques. Cela peut se décliner de la manière suivante :

– Engagement de dépenses publiques d’investissement en infrastructures notamment dans les régions sous équipées, soutien et accompagnement des acteurs économiques (entreprises, entités de l’ESS, …), par l’adoption notamment de mesures fiscales incitatives à la reprise et des mesures financières pertinentes.

– Afin d’inciter l’accroissement de la demande intérieure, l’Etat devrait procéder à une baisse « exceptionnelle » de la fiscalité sur les revenus de la classe moyenne et à l’extension des mécanismes de transferts monétaires aux ménages à revenus les plus faibles ou sans emploi. En somme, l’Etat doit mobiliser tous les moyens pour aider au maintien des activités productives et de l’emploi.

De même, la reprise devrait être progressive selon les secteurs d’activité et les régions, avec le maintien des mesures sanitaires (port obligatoire du masque, distanciation…) et hygiéniques (se laver les mains régulièrement, désinfecter/aseptiser les locaux…) afin d’éviter le risque d’une nouvelle vague d’épidémie.

La reprise devrait desserrer l’étau graduellement sur les activités importantes de point de vue économique et social : productions agricoles, produits de large consommation, l’e-commerce (en interne et pour l’export principalement), le BTP, le tourisme…

Il faudrait aussi opérer cette reprise, selon le degré de contamination des régions : celles moins touchées pouvant bénéficier d’une reprise quasi-totale des activités économiques, alors que les plus fortement affectées devant connaitre plus de restrictions.

Question 2- A l’évidence, la crise sanitaire a bouleversé les chaînes d’approvisionnement mondiales, quelles incidences sur l’économie marocaine ? Ou, peut-être, quelles opportunités pour l’avenir de l’économie de notre pays ?

Tout à fait. La rapide propagation du Covid-19 et les mesures prises par les Etats pour l’endiguer ont fortement perturbé les chaînes logistiques aériennes, terrestres ou maritimes. Cela s’est traduit, pour une multitude d’opérateurs économiques, par des ruptures de stocks, des lignes de production à l’arrêt faute d’intrants, des contrats suspendus, des déficits de paiement …

Mais, elle a surtout mis à nu les risques et les dangers de cette « mondialisation néolibérale » qui a entraîné une extraversion excessive des économies et une forte interdépendance entre elles.

Comme il a été souligné, avec mon co-auteur Abdelaali Benchekroun dans notre dernier ouvrage « Renouveau pour le Maroc », notre pays … a conclu des ALE avec 56 pays avec un taux d’ouverture de 81,2%.

Au Maroc, le déficit de la balance commerciale est passé de 29 MMDH (1997-1999) à 156,7 MMDH (2012-2017). L’analyse profonde de ce déséquilibre révèle une part importante des importations dans la croissance économique.

D’un autre côté, la pandémie Covid-19 a été aussi une opportunité, surtout pour la stimulation de l’énergie créatrice de notre peuple, ce qui a permis la production, par exemple, de masques, pour le marché national et mondial, et d’appareils de respiration …

Question 3- Justement, en pleine crise sanitaire, nous avons assisté à une mobilisation sans précédent en faveur du « made in Morocco » notamment dans le secteur de la santé. Comment peut-on capitaliser sur les acquis des différents programmes industriels déjà lancés par le Maroc et « profiter » de cette conjoncture très particulière pour une montée en puissance dans le futur ?

En effet, le potentiel qui s’est exprimé pour la fabrication d’appareils de respiration et des masques est très révélateur des potentialités dont regorge le pays, auxquelles il faudrait assurer une durabilité, par une stratégie d’industrialisation pour optimiser le taux d’intégration (intra et extra-sectorielle) et de densification du tissu industriel, et d’en relever la valeur ajoutée. Stratégie qui devrait s’élaborer en concertation avec les diverses composantes du tissu productif (grandes entreprises, TPME, start-up, entités de l’ESS,…), dans laquelle l’Etat jouerait un rôle important en matière de Recherche-Développement, d’investissement et de financement, avec la création d’une banque publique d’investissement.

Il faut aussi accélérer la transformation digitale de notre économie et de notre administration et la pérenniser dans le cadre de la mise en œuvre de l’open-government, car c’est un facteur à même d’améliorer la compétitivité de notre économie, et par conséquent, le climat des affaires.

La pandémie nous a permis de prendre conscience de l’importance du e-commerce, comme vecteur de croissance des transactions commerciales tant au niveau du marché intérieur que pour booster nos exportations. L’Etat devrait accompagner son développement et promouvoir la digitalisation des TPME.

Le Maroc devrait aussi œuvrer à l’amélioration de la formation et à l’encouragement de l’entreprenariat. Il faut aussi prendre des mesures pour la protection des filières importantes et la promotion vigoureuse de la consommation de leurs produits au niveau national

Question 4- La crise sert parfois de leçons, que doit tirer le Maroc de cette épreuve pour asseoir les bases d’un nouveau modèle économique ?

Les principales leçons, à mon avis, concernent les points suivants :

– Renforcer les missions de l’Etat dans le développement économique, dont le partenariat public/privé ;

– La régulation du marché, la garantie de l’équité sociale et de conditions de vie digne pour tous les citoyens ;

– Elargir la couverture sociale et médicale ;

– Sécuriser et renforcer au maximum les chaines de production locales et nationales et réduire leur dépendance à l’égard de l’étranger.

Question 5- A vos yeux, que devrait-être le Maroc de l’après-Covid ?

Le Maroc, après la rude épreuve de Covid-19, devrait continuer sur sa lancée, en gardant pour priorité majeure l’être humain, en tant que Sujet, Objet et Bénéficiaire des politiques publiques, afin de relever les défis fondamentaux de son devenir, à savoir établir les assises d’une société moderne, soutenue par une stratégie de développement génératrice de prospérité économique, de justice sociale, d’équité territoriale et de bien-être partagé.

Dans les politiques publiques, il faudrait donner la priorité aux secteurs de l’éducation-formation, de la santé et de la couverture sociale.

Le secteur de la recherche scientifique devra être renforcé par l’augmentation de son budget et le développement de partenariats public/privé.

Le Maroc doit aussi capitaliser sur le mouvement inédit de transformation digitale, lors de cette pandémie de Covid-19, qui a fortement contribué à maintenir une continuité des services administratifs, économiques et informationnels. Il a aussi permis aux citoyens de préserver le contact et les liens entre eux en cette période de confinement. Ainsi, on devrait renforcer et accélérer la transformation digitale de l’administration et de la société, qui serait à même d’améliorer la compétitivité.

Cette transformation digitale nécessite d’accélérer la réforme pédagogique des systèmes scolaire et universitaire, en s’appuyant sur le numérique, avec l’introduction, dès le primaire, de l’apprentissage des nouvelles techniques de l’information.

La crise sanitaire a révélé également l’importance de la télémédecine pour améliorer l’accessibilité à des soins de base, et celle du e-commerce, comme facteur important d’accroissement des transactions commerciales aux niveaux national et international. Il faut le promouvoir et le vulgariser auprès des opérateurs économiques, notamment les dirigeants des TPME et des entités de l’ESS, et des consommateurs.

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