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Santé/investissement : 03 questions à l’enseignant-chercheur, Saad Zbiri

Casablanca, L’enseignant-chercheur, spécialiste des systèmes de santé et de l’économie de la santé, à l’école internationale de santé publique, relevant de l’Université Mohammed VI des Sciences de la santé de Casablanca, Saad Zbiri, aborde, dans un entretien accordé à la MAP, l’apport de l’ouverture du secteur de la santé aux compétences et à l’investissement étrangers et évoque l’importance de l’innovation dans le secteur.

1. A votre avis, comment renforcer le système de santé pour qu’il soit encore plus inclusif et plus adapté aux défis actuels ?

L’objectif de tout système de santé est d’être inclusif par sa capacité à fournir un accès universel. Il doit permettre à tous les citoyens d’avoir un accès facile à des soins de qualité et de sécurité. Ceci passe par la levée des différentes barrières d’accès aux soins, notamment les barrières financières, géographiques et culturelles.

L’organisation mondiale de la santé considère qu’un accès universel aux services de santé est rendu possible par la mise en place d’un système de santé solide, efficace et bien géré ; de soins à un coût abordable ; d’un accès aux médicaments et technologies médicales ; et de personnels de santé en nombre suffisant, bien formés et motivés.

La mise en œuvre du projet de généralisation de la protection sociale et de signature des premières conventions y afférentes, présidée dernièrement par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, vise à répondre cet objectif.

Un système de santé doit aussi être solvable, mais pas forcément rentable, c’est-à-dire qu’il doit pouvoir assurer le financement de la consommation des différents services de soins sans créer un réel déficit. Le financement du système de santé au Maroc est jugé encore insuffisant puisqu’il représente 5 % à 6 % du PIB selon les dernières données disponibles, et se situe donc en dessous de la moyenne des autres pays à niveau économique similaire (entre 6,5 % et 7,5 %).

Il est alors important de consacrer des sources de financement supplémentaires pour accompagner cette réforme de généralisation de la couverture sanitaire universelle et ainsi faire face à l’ensemble des besoins. Pour cela, il ne faut pas simplement accroitre l’utilisation des services de soins mais plutôt faciliter une meilleure consommation répondant aux réels besoins en santé.

Je pense qu’il s’agit ici d’un enjeu majeur. Il est donc souhaitable de favoriser les comportements des différents acteurs du système de santé, à savoir les consommateurs (les patients), d’une part, et les producteurs de soins (établissements de soins et/ou praticiens de santé) d’autre part, à privilégier les actes et services médicaux les plus efficients.

Pour atteindre cet objectif, le mode de tarification est un levier important. En effet, il ne s’agit pas simplement de tarifer les différents actes de soins au juste prix, ce qui est plutôt le principe de base actuellement. Il s’agit surtout d’adopter un système de tarification qui incite les consommateurs et ordonnateurs de soins à favoriser les stratégies médicales les plus efficientes, celles qui améliorent le plus le bien-être et la santé de la population au moindre coût. Par conséquent, une refonte du système de tarification basée sur l’analyse des coûts réels des différents actes de santé dans le contexte national du marché de soins est donc nécessaire. Une analyse des comportements des différents acteurs du système de santé au Maroc reste aussi à envisager.

Par sa capacité à être inclusif et solvable, le challenge à relever dans les prochaines années pour le secteur de la santé marocain serait de construire un système de santé performant permettant une amélioration de l’état de santé de la population, la qualité des soins, la capacité du système à répondre aux attentes des populations, l’équité dans l’accès aux soins et l’efficience productive.

2. Quel impact aura l’ouverture du secteur de la santé aux compétences et à l’investissement étrangers?

L’ouverture du secteur de la santé aux compétences et à l’investissement étrangers, prévue dans le cadre de la réforme actuelle, a comme objet premier de pallier le manque d’offre de soins. L’investissement étranger peut alors participer, à côté du secteur national, public et privé, à l’effort de réhabilitation des capacités des services de santé. Néanmoins, il existe un enjeu important, qui est celui d’orienter les investissements étrangers vers les activités déficitaires et/ou les territoires sous-dotés.

Il ne s’agit pas ici d’une tâche facile, sachant que les investisseurs cherchent en premier lieu la rentabilité et sont donc incités à investir dans les activités à grand volume et/ou à s’installer dans les grandes agglomérations, là où le manque est souvent le moins important. Ceci peut engendrer une forte concurrence dans certains bassins de santé. La concurrence peut certes améliorer la qualité des soins proposés mais elle ne doit pas mettre en difficulté le tissu sanitaire déjà existant.

Dans un premier temps, je pense qu’il est important de favoriser l’investissement étranger en matière de santé là où il le faut. Il est alors important de mettre en place des mécanismes de régulation permettant d’orienter efficacement ces investissements dans une logique de santé publique. On peut penser à des mécanismes de régulation comme le régime des autorisations d’installation et/ou d’exercice qui existe déjà (carte sanitaire) et qu’il va falloir adapter à la nouvelle situation du marché de soins.

Il existe aussi le régime des objectifs quantifiés de l’offre de soins fixant le volume d’activité autorisé pour chaque établissement de santé, un mécanisme largement développé dans les pays occidentaux. Ce type de régulation se fait souvent sur la base d’un contrat pluriannuel d’objectifs et de moyens conclu entre le Ministère de la santé ou son représentant et chaque établissement de santé.

Concernant les ressources humaines en particulier, d’autres types de régulations sont possibles mais qui restent à initier au Maroc selon les besoins. Des incitations financières à l’installation peuvent s’avérer efficaces pour inciter les professionnels de la santé à s’installer dans les déserts médicaux. Des nouvelles formes de conventionnement individuel entre les caisses d’assurance maladie et les professionnels de la santé, qui seraient basées sur la prise en compte des besoins réels de la situation démographique de chaque territoire de santé, pourraient accroître l’accessibilité aux praticiens de santé dans les bassins de population aujourd’hui sous-dotés.

La réforme en cours du système de santé marocain appuie la dimension régionale par la mise en place des agences régionales de santé et la mise en œuvre de leur programme de santé régional. Cette nouvelle organisation territoriale de la santé peut faciliter l’adoption des différents mécanismes de régulation de l’offre de soins tels que décrits précédemment, puisque ces mécanismes sont à adapter en fonction des besoins et des réalités locales.

3. Quel est la place de l’innovation en santé ?

L’innovation est définie comme « l’art d’intégrer le meilleur état des connaissances à un moment donné dans un produit ou un service, et ce afin de répondre à un besoin exprimé par les citoyens ou la société ». La santé est une industrie qui a besoin d’innovation. La recherche dans le domaine des technologies de la santé permet de trouver des innovations qui améliorent constamment la qualité et la sécurité des soins, que ce soit par des innovations qui préviennent les problèmes de santé, les dépistent ou les traitent plus efficacement.

La diffusion du progrès technique en santé peut prendre plusieurs formes. Il peut s’agir de l’innovation diagnostic et thérapeutique, l’innovation technologique et numérique et aussi l’innovation organisationnelle et comportementale. Quelque soit sa forme, l’innovation en santé doit permettre une amélioration des pratiques, des technologies ou des façons de faire ayant pour but de créer de la valeur et in fine la santé et le mieux-être des populations et des intervenants, le tout intégré dans les pratiques de façon durable et généralisée.

Néanmoins, l’innovation en santé est un grand défi lié notamment à son coût qui peut s’avérer très élevé. Le coût des nouvelles stratégies de santé est d’ailleurs l’un des principaux facteurs déterminants responsables de l’augmentation des dépenses de santé. Les nouvelles techniques médicales peuvent stimuler la demande dans la mesure où les offreurs de soins bénéficient d’un marché captif, mais cela peut aussi révéler une demande latente.

Se pose ainsi la question de comment mieux intégrer les nouvelles technologies de santé tout en maîtrisant les dépenses de santé. Dans un contexte de ressources limitées, chaque dirham investi dans une stratégie et/ou un produit de santé n’est plus disponible pour une autre stratégie et/ou produit. Le développement des études d’évaluation médico- (ou pharmaco-) économique a alors toute sa place puisqu’elles permettent d’aider à faire des choix parmi les différentes stratégies et/ou produits de santé possibles, une ou plusieurs, afin de garantir la qualité des soins et d’optimiser l’allocation des ressources.

L’objectif étant de rechercher l’efficience, soit en maximisant les résultats de santé pour un coût donné, soit en minimisant le coût pour un résultat de santé donné. Là aussi, il convient de considérer les coûts réels des différentes stratégies dans le cadre du marché de santé marocain et éviter de se contenter des études étrangères dont les résultats peuvent s’avérer inadaptés au contexte national.

Voir aussi:

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Soukaina OUMERZOUG

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Samia BOUFOUS