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Chaines de valeur mondiales: 3 questions à l’économiste Hafsa El Bekri

Dans une interview accordée à la MAP, Hafsa El Bekri, Enseignante- Chercheure à l’Université Euro-Méditerranéenne de Fès fait le point sur le positionnement du Maroc dans les chaines de valeur mondiales (CVM), jette la lumière sur la problématique des perturbations des approvisionnements dans le monde et analyse les nouveaux paris liés au mouvement de relocalisation industrielle:

1- Quel état des lieux dressez-vous du positionnement du Maroc dans CVM, notamment en ce qui concerne les secteurs clé de l’économie du Royaume ?

Avant de dresser l’état des lieux du positionnement de l’industrie marocaine dans les CVM, il importe tout d’abord de préciser les secteurs industriels clés de l’économie marocaine.

Depuis le lancement du Pacte National pour l’émergence industrielle (2009-2014), le Maroc a fait le choix stratégique de prioriser 6 métiers mondiaux : l’offshoring, l’automobile, l’aéronautique, l’électronique, les textiles et cuir et l’agroalimentaire.

L’élan de croissance des métiers mondiaux du Maroc s’est consolidé par le lancement du Plan d’Accélération Industrielle PAI (2014-2020), visant le développement d’écosystèmes industriels intégrés.

Selon les chiffres du ministère de l’industrie, au cours de la période 2014-2020, le PAI a abouti au développement de 54 écosystèmes, à la création de 500 milliers de postes d’emplois et à la réalisation d’un volume d’investissement totalisant 51 milliards de DH et d’un chiffre d’affaires additionnel à l’export avoisinant 69 milliards de dirhams.

La dynamique positive du PAI ainsi que l’agilité et la réactivité de l’industrie marocaine durant la crise pandémique ont permis au Maroc d’affirmer ses ambitions en termes de positionnement stratégique.

En septembre 2020, le Maroc a dévoilé son plan de relance industrielle PRI (2021-2023) qui repose sur trois piliers : une politique de substitution aux importations, le renforcement du capital marocain dans l’industrie et le lancement du chantier de décarbonation de l’industrie.

L’évolution chronologique des plans industriels nationaux permet de mettre en relief la dynamique évolutive du positionnement du Maroc dans les CVM.

Si le Pacte national (2009-2014) a permis de définir les contours de la stratégie industrielle nationale visant l’intégration des systèmes de production mondialisés, la politique des écosystèmes intégrés promue par le PAI a permis au Maroc d’intégrer le palmarès des destinations d’investissement les plus compétitives en Afrique et de l’ériger en destination Best cost pour les investisseurs étrangers.

Le lancement du PRI arrive à un moment de profondes crises. Il s’agit d’un moment charnière où le Maroc est appelé à consolider ses acquis afin d’opérer une montée en gamme qualitative dans les CVM.

2- Quels scénarios de croissance ou de repli pour l’économie du Maroc, si l’on tient compte des derniers bouleversements des chaînes d’approvisionnement ?

Les bouleversements actuels liés à la crise pandémique, à la guerre en Ukraine, ou encore à la crise écologique laissent présager des scénarios de repli dans certaines filières et augure bien de l’avenir de certains secteurs.

S’agissant de l’hypothèse de repli, elle peut être justifiée par trois séries de considérations :

i- Des facteurs stratégiques exogènes liés aux politiques protectionnistes. Certains pays industrialisés appellent à des relocalisations défensives dans certains secteurs stratégiques notamment les secteurs pharmaceutique et agroalimentaire.

ii- Des facteurs structurels liés à la vulnérabilité du modèle de fragmentation de la production et d’une logistique mondialisée. Les ruptures des chaines d’approvisionnement dans l’industrie automobile en est l’exemple le plus marquant. La pénurie des semi-conducteurs a mis sous pression la production mondiale en 2021, enrayant une dynamique de reprise tant attendue dans le secteur automobile.

iii- Des facteurs temporaires associés à la capacité d’adaptation de l’industrie marocaine aux mutations écologiques et technologiques. L’instauration de normes environnementales à l’export (taxe carbone) en est un parfait exemple. En effet, les exigences de décarbonation des filières industrielles exportatrices accentuent le risque de perte de compétitivité pour l’industrie marocaine.

Concernant le scénario de croissance, il peut être pensé en termes d’opportunités latentes. Comme dit l’adage ‘au milieu de toute crise, se cache une grande opportunité’. En effet, la multiplication des crises géopolitique, sanitaire et écologique révèlent d’énormes opportunités pour l’industrie marocaine.

Si la crise sanitaire liée au coronavirus a dévoilé la fragilité des systèmes industriels vitaux en Europe notamment le secteur pharmaceutique, la guerre en Ukraine a mis en danger la sécurité alimentaire mondiale et a dévoilé la vulnérabilité de la souveraineté alimentaire en Afrique du Nord. Le Maroc est ainsi appelé à renforcer davantage son autonomie industrielle et à consolider son positionnement dans les chaines de valeurs européennes.

Par ailleurs, la crise écologique n’est plus le constat de quelques écologistes isolés. Elle est dressée par la communauté scientifique et intégrée dans les politiques des pays industrialisés. Dans ce cadre, le Maroc entame sa marche forcée vers la décarbonation sous l’impulsion des donneurs d’ordre internationaux. L’industrie marocaine devraient bénéficier des dispositifs d’accompagnement nécessaires pour réussir le processus de décarbonation et renforcer sa compétitivité à l’échelle internationale.

 

3- Selon vous, dans quelle mesure le phénomène de relocalisation pourrait-il représenter des opportunités à l’économie marocaine ?

Afin de renforcer la résilience des économies face aux crises quasi-permanentes, le raccourcissement des circuits d’approvisionnement et le réagencement de la production à l’échelle régionale constitue un scénario plausible et pourrait présenter une opportunité inestimable pour l’industrie marocaine.

La crise sanitaire du coronavirus a révélé la vulnérabilité du système de production européen, fortement dépendant de la machine de production asiatique, et a appelé à reconfigurer le modèle de décomposition de la production autour du voisinage européen.

Dans sa nouvelle politique commerciale, l’Union Européenne souligne l’importance de l’autonomie stratégique ouverte. Elle estime que le renforcement de la résilience des CVM devra passer par la diversification des chaînes de production et la constitution de stocks stratégiques notamment autour du voisinage méridional.

Dans ce cadre, le Maroc prétend légitimement à accueillir des unités industrielles grâce notamment à la disponibilité d’écosystèmes industriels performants, de sa proximité géographique avec l’Europe et de son capital humain qualifié.

Afin de bénéficier de ce mouvement de relocalisation régionale, le Maroc est appelé à renforcer son positionnement dans certains secteurs stratégiques notamment dans l’industrie pharmaceutique, qui présente des capacités de fabrication sous utilisées mais également dans l’industrie agroalimentaire dans laquelle le Maroc affiche une forte ambition de se positionner comme acteur clé de la sécurité alimentaire. En plus de ces secteurs industriels vitaux, il serait également judicieux de renforcer le positionnement du Maroc dans des segments industriels stratégiques tels que les semi-conducteurs dans l’industrie automobile.

L’intégration transversale des mutations environnementales et digitales dans les politiques industrielles et l’amélioration des fondamentaux de l’économie nationale à travers l’investissement dans le capital humain et la gouvernance sont au cœur des enjeux pour renforcer la compétitivité de l’industrie marocaine dans un mouvement de relocalisations régionales.

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